Délinquance des mineurs : l’impasse sécuritaire

Par Emilie Thérouin, maire-adjointe (Europe-Écologie-Les Verts) d’Amiens en charge de la sécurité et de la prévention des risques urbains et Jean-Jacques Urvoas, député du Finistère, secrétaire national du PS chargé de la sécurité.

Tribune publiée dans Libération du 3 octobre 2011

Nicolas Sarkozy a échoué en matière de sécurité.  N’en déplaise à la droite qui s’épuise à réécrire l’histoire via des éléments de langage savamment élaborés, ce constat brutal, pour sévère qu’il puisse paraître, s’impose à tous.Les journalistes ayant fini par se lasser des conférences de presse où les statistiques sont exploitées pour nier une réalité sur laquelle tout le monde s’accorde en coulisse, le Président de la République doit trouver un ennemi à qui imputer un échec annonciateur de débâcle électorale. Sans se déjuger, ni renoncer à ses antiennes répressives, cherchant vainement une porte dérobée au fond de son impasse sécuritaire, il s’applique à conférer à cette obstination dans l’erreur une apparence de changement.

Les jeunes dont la fièvre, qui semblait à Bernanos le seul moyen de maintenir le reste de l’humanité à température normale, ne sont pas l’avenir mais un danger.

Voici le message explicite du récent déplacement en Seine-et-Marne, où le président a inauguré un Centre Educatif Fermé avant de se rendre dans une prison.

Engoncée dans ses automatismes répressifs, après avoir consciencieusement réduit les budgets de la Protection judiciaire de la jeunesse et du secteur éducatif, la droite n’a plus à offrir à nos concitoyens qu’un nouvel avatar de son vieux rêve carcéral. Pour faire échec aux juges prévaricateurs et aux éducateurs laxistes, elle compte une fois de plus sur la multiplication des structures fermées extrêmement encadrées.

Ce n’est pas tant le manque de centres fermés qui fait gravement défaut à la justice pénale des mineurs, que la destruction méthodique de l’action irremplaçable des secteurs de la prévention, de l’éducation et de l’insertion qui permettent eux seuls d’offrir aux jeunes des alternatives réelles à la délinquance.

Comment ne pas percevoir la contradiction majeure qui consiste à réclamer une réponse prompte et ciblée à tous les actes de délinquance commis par les mineurs tout en supprimant dans le même temps les moyens humains et financiers chargés de l’organiser ? C’est pourtant le paradoxe dans lequel s’enlise la justice des mineurs depuis 2008. Quand bien même son activité ne cesse de croître, la PJJ a perdu 526 personnels et son budget est en diminution constante. Les poursuites pénales enregistrant une croissance continue, elle a vu augmenter de 40 % le nombre de ses prises en charge depuis 2002.

Conséquence inévitable d’avoir à faire plus avec moins : les délais d’exécution des mesures judiciaires s’allongent, infligeant un cruel démenti au postulat initial qui était d’agir rapidement… Ainsi pour une mesure à exécuter en « milieu ouvert » – travail d’intérêt général, réparation pénale… –, le délai de prise en charge s’élevait à 40 jours en 2009, mais il faut encore y ajouter les 16,6 mois qui séparent en moyenne la commission du fait délictueux de la date de condamnation définitive par le juge ou le tribunal pour enfants !

De tels dysfonctionnements ont bien évidemment des effets désastreux. Non seulement parce que la mesure qui a vocation à mettre fin à un trouble à l’ordre public manque totalement son objectif, mais également parce qu’il est indispensable qu’elle soit prestement exécutée si l’on souhaite qu’elle revête un sens pour le mineur. Cette année, près de 44 000 jeunes sont concernés !

De même, qu’advient-il des mineurs une fois achevé leur passage de quatre ou six mois dans l’un des 44 CEF ou des 63 CER ? S’ils ne bénéficient pas d’un suivi, à quoi ce placement aura-t-il servi ? Comment peuvent-ils espérer tirer profit de leur passage dans ces structures s’ils sont laissés sans soutien une fois revenus à leur situation antérieure ?

S’il n’est pas nécessaire d’inventer de nouveaux dispositifs, encore faut-il en harmoniser la répartition géographique : il existe uniquement trois CEF en Ile-de-France (en comptant celui inauguré le 13 septembre) mais pas un seul en Seine-St-Denis, quatre en PACA mais aucun dans les Bouches-du-Rhône et pas plus dans les Alpes-Maritimes présidées par M. Ciotti, deux dans le Pas-de-Calais mais aucun dans le Nord avant 2012…

Mais surtout, il ne faut pas oublier que l’enjeu de la réinsertion se joue à la sortie de ces établissements, dans l’accompagnement des mineurs, ce qui rend indispensable de renforcer et de pérenniser sur le long terme les moyens dévolus aux réseaux de la protection judiciaire de la jeunesse.

Le problème posé par la délinquance des mineurs ne constitue au fond pour Nicolas Sarkozy qu’un prétexte lui permettant de donner libre cours à sa vieille hostilité à l’encontre du projet pénal républicain – ce projet vieux de deux siècles dont il aura, en une dizaine d’année, sciemment creusé la tombe.

La gauche, convaincue que la justice et la sécurité sont par essence des instruments de la Concorde, entend apporter ses réponses à ce défi majeur pour notre société – d’abord en restaurant la notion d’autorité dans notre modèle républicain ; ensuite en dotant la justice des enfants de moyens qui soient adaptés à la dignité de sa mission et à l’étendue de ses prérogatives ; enfin en définissant pour une jeunesse trop souvent cantonnée dans les marges une place réelle au cœur de la cité : le meilleur et le seul centre éducatif qui soit.

 

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