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Gustave Eiffel et Zéphirin Phébus, même combat
Les critiques au projet de Gustave Eiffel d’ériger, il y a plus de 110 ans, une grande tour au cœur de
Paris sont très instructives, car elles montrent des similitudes étonnantes entre les objections
initiales à la Tour Eiffel et les critiques faites aux éoliennes d’aujourd’hui.
Gustave Eiffel avait obtenu du gouvernement français de construire ce qui devait être la pièce
centrale de l’Exposition Universelle de 1889 : une tour en acier de près de 300 mètres de hauteur.
Gustave Eiffel était alors un ingénieur reconnu dans la construction de ponts, viaducs, barrages,
églises ... Ainsi la structure interne de la Statue de la Liberté éclairant le monde, c’était lui.
Un des objectifs de Gustave Eiffel avec la construction de cette tour était de mettre les
merveilles de la science au service de l’humanité.
Le projet même de la Tour suscita d’ardentes hostilités. En 1887, une « protestation des artistes »
contre son édification est signée, entre autres, par : Charles Gounod, Charles Garnier, Alexandre
Dumas fils, Sully Prudhomme, Lecomte de Lisle, Guy de Maupassant.
Comme aujourd’hui pour l’éolien, les opposants invoquèrent toutes sortes de maux et de dangers. Un
célèbre mathématicien prédit que la Tour s’effondrerait après avoir atteint le troisième étage. On
annonça que la Tour, non seulement heurterait les sensibilités artistiques, mais serait aussi une
menace pour la santé publique, la sécurité et le bien-être.
L’élitisme des opposants joua aussi un rôle dans la controverse. Les écrivains parisiens vilipendèrent
la Tour Eiffel parce qu’elle défigurait la Capitale. Son caractère démocratique (la Tour fut
construite pour les millions de visiteurs de l’Exposition Universelle) et son caractère financier
(Gustave Eiffel paya lui-même la Tour) représentaient alors l’antithèse des aspirations de la haute
société française.
Remplacez « Tour Eiffel » par « éoliennes » et « Paris » par « la France » dans leur texte de
protestation et vous serez surpris :
« Nous venons, écrivains peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu ici
intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français
méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre
capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la maligni é publique, souvent empreinte de bon
sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de tour de Babel. (...).
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i La ville de Par s va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations
d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer ? (...).
I suff t d’a lleurs pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour
vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une noire et gigantesque cheminée d’usine,
écrasant de sa masse barbare (...) tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées,
qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant.
l i i ,
i
’
’
Et, pendant vingt ans, nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant
de siècles, nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de
tôle boulonnée".
Malgré ce mouvement d’opposition, la Tour Eiffel devint très vite populaire. Dès la première année,
deux millions de personnes la visitèrent.
Que pensez de l’accueil accordé aujourd’hui par certains à l’énergie éolienne en France ? Les
analogies avec celui réservé au projet de tour de M. Eiffel sont surprenantes. Les arguments sont
transposables. On peut de façon troublante comparer la dangerosité des prétendus infrasons des
éoliennes, les pronostics de crises d’épilepsie ou de cancers du sein, avec tous les maux annoncés
pour la future Tour de Gustave Eiffel. De la même manière le soutien populaire à l’éolien est fort
comme en témoignent les réunions, visites et enquêtes.
Mais Gustave Eiffel ne se laissa pas intimider. Il répliqua. Chaque constructeur d’éoliennes ou
chaque concepteur de parc éolien peut faire sienne la réponse qu’il donna le 14 février 1887.
« Je crois, pour ma part, que la Tour aura sa beauté propre. Parce que nous sommes des ingénieurs,
cro t-on donc que la beauté ne nous préoccupe pas dans nos constructions et qu’en même temps que
nous faisons solide et durable, nous ne nous efforçons pas de faire élégant ? Est-ce que les véritables
conditions de la force ne sont pas toujours conformes aux conditions secrètes de l’harmonie ? (...)
Or de quelle condition ai-je eu, avant tout, à tenir compte dans la Tour ? De la résistance au vent. Eh
bien ! je prétends que les courbes des quatre arêtes du monument, telles que le calcul les a fournies
(...) donneront une grande impression de force et de beauté ; car elles traduiront aux yeux la
hardiesse de la conception dans son ensemble, de même que les nombreux vides ménagés dans les
éléments mêmes de la construction accuseront fortement le constant souci de ne pas livrer
inutilement aux violences des ouragans des surfaces dangereuses pour la stabilité de l édifice.
Il y a, du reste, dans le colossal une attraction, un charme propre, auxquels les théories d art
ordinaires ne sont guère applicables. »
Gustave Eiffel sait qu’il lui faudra du temps pour que sa tour soit acceptée. Blaise Cendrars et Paul
Gauguin l’adoptent. Sully Prudhomme reconnaît son erreur. Guillaume Appolinaire enfin la célèbre :
« Bergère, ô tour Eiffel, le troupeau des ponts bêle ce matin. ».
Et puis, plus tard, croisant un soir le musicien Gounod, un des « protestataires », Eiffel l’emmène
dans son automobile, lui fait prendre l’ascenseur jusqu’au sommet du « monstre » vilipendé. Et,
alors, Gounod joue sur le piano que l’ingénieur a installé là-haut, dans son minuscule appartement
près des nuages.
La vie, un éternel recommencement ?
Zéphirin Phébus, 8 avril 2004
(avec l’aide de Paul Gipe et du Monde).
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