Refonder une relation écologique avec le Rwanda
pour contribuer à une économie de paix
dans les Grands Lacs
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par Karim Al Rifaï*
avec le groupe Afrique EELV

 

Le 7 avril 2013 marque le 19e anniversaire du déclenchement du génocide des Tutsis au Rwanda. L’occasion pour EELV de rappeler son attachement à ce que la France éclaire toutes les zones d’ombre qui planent encore sur son degré d’implication dans ces événements tragiques, en préparant notamment une commission d’enquête parlementaire sur la question. Mais l’action de notre pays ne doit pas s’arrêter là. Une fois cette démarche effectuée, la France et l’Union européenne doivent être en mesure de proposer un nouveau partenariat avec le Rwanda, en prenant l’initiative d’une politique de développement durable dans les Grands Lacs. A certains égards, le Rwanda offre en effet un terrain fertile à une politique de développement écologique : 92 % de la population y dispose d’une assurance maladie publique, et sa politique forestière vient d’être récompensée par l’ONU pour sa gestion locale, autonome et durable. Ce nouveau partenariat entre l’UE et le Rwanda doit engager des sommes considérables d’aide publique au développement, afin de pouvoir négocier en retour le retrait progressif de l’influence rwandaise dans les Kivus (RD Congo), où Kigali entretient depuis quinze ans une économie de guerre particulièrement meurtrière qui contribue à 20% de son PIB…

Le Rwanda, « pays des mille collines », est coincé par une géographie exigeante qui limite les projets de développement rural : des montagnes au Nord (qui s’élèvent de 3 500 à 4 500 m), des marais à l’Est dans la région de l’Akagéra et, ceinturant le Sud-Ouest, le massif forestier de Nyungwe (ultime berceau naturel qui alimente l’une des sources géologiques du Nil[1]).

Au-delà de ces contraintes géographiques, le Rwanda pourrait bénéficier d’une réelle intégration régionale en prolongeant les anciennes voies commerciales de la traite orientale sillonnées par les Arabes[2] et en profitant des anciens relais swahilis construits aux siècles derniers sur les côtes de l’océan Indien[3]. De par sa position centrale, le Rwanda pourrait être cette courroie de transmission entre l’ouest et l’est de l’Afrique orientale. C’est certainement un des desseins internationaux du Président Paul Kagamé élu depuis 2000, même si les voies utilisées posent question.

Avec ce Rwanda martyr du génocide des Tutsis de 1994, EELV, parti de gouvernement, pourrait proposer une politique de co-développement écologique fondée sur une conditionnalité réciproque, en tout cas sur de nouveaux principes bilatéraux.

Carte du Rwanda
Carte du Rwanda

 

1.    Une économie et une société en voie de reconstruction

Au début des années 2010, les données économiques restent cruelles au Rwanda : 84 % de la population vit avec moins de 1,50 euro par jour, 40 % des enfants souffrent de malnutrition chronique (surtout dans les campagnes), la diversification économique est faible, le chômage élevé, le budget national reste très dépendant de l’aide publique au développement (APD, qui représente 40 % du budget de l’Etat et 17 % du PIB en 2010), le taux d’investissement privé est faible, le secteur informel très important, l’accès aux mers nécessite entre 1200 et 2500 km sur des routes peu goudronnées qui font exploser le prix de la tonne transportée. Les difficultés macro-économiques sont légion : un marché étroit et peu doté en épargne nationale, une technologie et des capitaux insuffisants (d’où l’action du Rwanda au niveau régional et ses efforts d’intégration auprès de la Communauté d’Afrique de l’Est ou CAE[4]) et des industries à faible productivité. Mais, avec plus de 100 millions de consommateurs, la CAE représente un réel marché régional d’ouverture pour le Rwanda, à condition que les barrières tarifaires et non tarifaires soient abolies entre les pays… ce qui n’est pas encore fait.

En même temps, la croissance du pays est de 8,8 % en 2011. De 2000 à 2011, le revenu moyen par habitant a doublé, passant de 227 à 467 euros. Les conditions de vie, à Kigali, sont bien meilleures qu’auparavant, d’autant que l’Etat a fortement investi dans la santé. Qui sait par exemple que 92 % de la population rwandaise dispose d’une assurance maladie publique[5] et que, durant la décennie 2000, l’espérance de vie est passée de 48 ans à 52 ans ? Un effort a également été mis sur les services, secteur considéré comme créant rapidement des richesses[6].

Du point de vue des infrastructures, des projets de construction et de rénovation des centrales électriques de Rusumo et de Rusizi III, tout comme le goudronnage des grands axes routiers et la réhabilitation de la voie ferrée vers le Burundi et la Tanzanie, sont en cours. Le Rwanda a également les moyens de créer une électricité hydraulique, basée sur l’exploitation du méthane du lac Kivu, avec une réserve estimée de 60 milliards de m3.

En septembre 1997, le Président Kagamé a lancé sa « Vision 2020 »[7]. Il s’agit d’un plan de développement national d’ensemble qui intègre les volets économique, humain et d’intégration régionale (sortir de l’enclavement et afficher des gages aux pays fournisseurs d’aide au développement). Toutefois, une analyse à mi-parcours a montré que cette vision très libérale était assez mal partie. Notamment pour des raisons politiques et de répartition des revenus : selon un rapport de Human Rights Watch de décembre 2008[8], les investisseurs extérieurs sont découragés car le pouvoir judiciaire reste subordonné à l’exécutif et à une élite d’acteurs économiques, officieux et corrompus. Lesquels bénéficient également de l’importante économie de guerre entretenue par le Rwanda dans les Kivus voisins, en République démocratique du Congo (RDC). Plus récemment, au premier semestre 2012, un fonds de développement national a de surcroît été créé : le fonds Agaciro, qui sert de vitrine alléchante à la diaspora rwandaise en vantant les mérites d’une indépendance financière nationale, à un moment où la communauté internationale commence précisément à s’agacer de l’action rwandaise dans les Kivus.

 

Vue de Kigali
Vue de Kigali

 

2. Une économie encore dépendante de l’exploitation violente des Kivus

Créée par la Résolution n°1279 du Conseil de Sécurité de l’ONU le 30/11/1999, la Monusco (ex-MONUC)[9]est installée en RDC ; elle a pour vocation de garantir l’intangibilité des frontières et de garantir la sécurité des civils, notamment dans les Kivus frontaliers du Rwanda et du Burundi, où les violences sont les plus graves depuis 1996. Or malgré la présence des 17 000 casques bleus de la Monusco depuis 2002, ce retour de la paix est mis en échec par l’action conjuguée de plusieurs acteurs dont le Rwanda qui continue de soutenir des groupes rebelles (le CNDP, puis le M23) à l’est de la RDC.

Ainsi, entre avril et décembre 2012, ce sont au moins 200 000 personnes qui ont été déplacées dans les Kivus selon les rapports de l’IRIN (agence de presse de l’ONU), à cause des mouvements guerriers fomentés par le M23. Les responsables de ces milices impliqués dans des massacres récurrents de dizaines de villageois – Bosco Ntaganda, Sultani Makenga, Baudoin Ngaruye, Innocent Zimurinda, Innocent Kaina… – sont pour la plupart d’anciens soldats de l’Armée patriotique rwandaise (APR) de Paul Kagame qui a repris le Rwanda en plein génocide en 1994. Avec l’actuel président congolais Joseph Kabila, ils ont aussi participé à l’éradication des camps Hutus dans les Kivus en 1996. De ce fait, même s’ils ne sont pas tous rwandais, ils ont une créance symbolique très importante envers le régime rwandais, et le pouvoir congolais répugne également à les inquiéter.

De fait, selon un rapport élaboré en 2012 par de nombreuses ONG[10], les cycles de violence dans l’est de la RDC sont la conséquence d’un « manque de volonté politique de la part du gouvernement congolais[11] » et sont alimentés par le gouvernement rwandais. Avec pour principal enjeu le coltan. Ce minerai que l’on trouve à foison dans les Kivus et qui sert à la fabrication de presque tous les outils de communication électronique, le Rwanda en est le premier exportateur mondial. Exploité dans des conditions de guerre, avec des mineurs à la merci du fusil des miliciens qui tiennent le territoire, le coltan se rachète une virginité en transitant par le Rwanda où il devient du minerai légal (car acheté à un cours plus ou moins officiel). On le soupçonne également d’être une manne financière au maintien de toute une classe de corrupteurs au Rwanda.

Selon un rapport de l’ONU, les nouveaux gardiens de Bisié, l’un des sites les plus importants d’extraction du coltan situé au Nord-Kivu, obéiraient toujours à leurs parrains rwandais. Près de 80 % de la cassitérite et du coltan produits dans le Nord-Kivu vient de Bisié, soit 8 000 tonnes par an. La majorité des mineurs de Bisié y subsistent avec moins d’1,50 dollar par jour et sont, en général, fortement endettés. Selon une enquête de Global Witness, le racket et le vol rapporteraient au moins 120 000 dollars par mois aux principaux responsables militaires dans la région. D’une façon générale, on estime que les richesses prélevées militairement dans les Kivus contribuent pour au moins 20 % du PIB rwandais. C’est davantage que le montant actuel de l’APD.

Bosco Ntaganda, commandant en chef du mouvement rebelle kivuan M23
Bosco Ntaganda, commandant en chef du mouvement rebelle kivuan M23

 

3.     Un fort potentiel de développement écologique et solidaire des territoires

Pourtant, l’exploitation violente des ressources naturelles des Kivus est loin d’être la seule perspective de développement économique du Rwanda. La capitale Kigali, ville champignon fondée en 1907 par le colonisateur allemand Richard Kandt[12], est en plein essor économique : une forme de croissance est au rendez-vous, les services s’affinent et se coordonnent, les transports se perfectionnent, de nouvelles classes moyennes et supérieures investissent allègrement dans l’habitat et drainent, tout autour d’elles, une économie locale vivante (menuiseries, transport et entretien de matières premières, rénovation du mobilier d’intérieur avec un réel savoir-faire local entretenu par des ONG et des regroupements de villageois…). Nous avons là un des exemples de développement raisonné de toute la filière « bois » qui s’organise autour de coopératives gérées localement. Et ce, même si Kigali connaît aussi une révolution foncière avec une multiplication de plans cadastraux et de dates-butoirs administratives qui résultent d’une volonté politique de mainmise sur les sols, laquelle vise aussi la rentabilité et n’est que rarement à l’avantage des plus nécessiteux.

Le Rwanda, c’est aussi cet immense projet de reboisement de 1 000 hectares dans les collines du district de Nyaruguru et 500 autres hectares dans celui de Rulindo, au nord de Kigali. La perte des surfaces forestières, une véritable épidémie nationale, entraîne la carence en produits forestiers (surtout pour le bois de chauffe et le charbon) et accentue l’érosion des collines (les pluies diluviennes nettoient la partie riche des sols et les noient dans les rivières environnantes). Pour lutter contre ce fléau, l’Etat rwandais encourage la création de pépinières, développe des emplois, et permet la réapparition de revenus domestiques à travers la vente de bois de charbon issu du reboisement de parcelles familiales (où les femmes jouent un rôle majeur). Avec la plantation d’arbres, dans la région de Nyabimata, l’objectif est aussi de fixer les parcelles, d’assurer l’infiltration de l’eau dans les sols et d’augmenter leur fertilité. L’objectif d’autosuffisance alimentaire est primordial, surtout à destination des enfants. Cette politique récente prend heureusement le contre-pied de la bien mal nommée « villagisation » forcée, qui obligeait jusqu’au début des années 2000 un paysan à détruire sa maison pour aller s’installer dans une zone urbaine, ce qui avait poussé plus de 300 000 familles (soit 10 à 15 % de la population du Rwanda) à venir s’entasser dans des abris en plastique suburbains.

Le développement solidaire mis en œuvre au Rwanda, c’est aussi la préservation et le développement durable des écosystèmes locaux en faveur de la forêt[13], avec une prise en compte des valeurs sociales, économiques et environnementales, qui a valu au Rwanda un Prix de la Politique d’avenir délivré par l’ONU en 2011[14]. Cette stratégie nationale (ensuite déclinée au niveau local) prend également en considération les éléments de la finance forestière en offrant des solutions réglementaires et adaptées aux besoins locaux. Les objectifs sont de faciliter le développement raisonné du boisement, de promouvoir la restauration des terres dégradées et d’arrêter la dégradation des forêts. Ces actions passent par l’utilisation durable de bois de chauffage et la garantie de la promotion de ressources énergétiques renouvelables fournies à des prix abordables (cuisinières écoénergétiques, au biogaz ou solaires – autant d’expériences conduites localement par des ONG et des relais locaux). Dans le cadre du Protocole de Nagoya[15] de garantie de la diversité biologique, il s’agit aussi de gérer et de restaurer les zones humides dégradées, et notamment les nombreux écosystèmes aquatiques fragiles.

Enfin, en matière d’élevage, secteur ô combien important compte tenu de l’importance de la vache dans la culture des hauts plateaux d’Afrique orientale, des progrès ont été initiés afin qu’il devienne plus rentable, notamment au travers d’une alimentation raisonnée (patate douce, betterave…). Ces réussites locales assurent, pour les acteurs concernés, un avenir maîtrisé grâce aux bénéfices économiques et à des circuits logistiques simplifiés et courts. Toutefois, le chemin vers l’agriculture écologique est encore long. Selon Shem Michael Ndabikunze, directeur du Conseil agricole du Rwanda, « à l’heure actuelle, 53% des terres agricoles du Rwanda sont consolidées, ce qui signifie que les agriculteurs ont accès à des semences améliorées et des engrais subventionnés ». Autrement dit, l’importation de produits azotés et remplis de « vitamines » industrielles est encore bienvenue au Rwanda…

Champ de maïs au Rwanda
Champ de maïs au Rwanda

4. L’heure des conditionnalités réciproques

D’où l’utilité d’un plan de développement écologique pour le Rwanda, qui permettrait d’amplifier l’échelle des initiatives nationales de reboisement, de gestion de la filière bois et des forêts, d’élevage raisonné, d’autosuffisance alimentaire dans les campagnes, jusqu’à en faire la norme du pays. Or l’aide publique au développement est traditionnellement chargée de conditionnalités, notamment en termes de démocratie et de respect des libertés publiques. Si la France et l’Union européenne doivent prendre l’initiative d’un grand plan de développement écologique pour les Kivus et le Rwanda, comme EELV le propose depuis décembre 2012[16], cette conditionnalité ne peut être que réciproque compte tenu du passé de la France au Rwanda.

L’Union européenne pourrait ainsi demander au Rwanda d’arrêter d’encourager l’économie de guerre aux Kivus. Mais il faut que la contrepartie soit de taille, avec un investissement en APD permettant de compenser le manque à gagner de l’exploitation violente des Kivus pour le Rwanda : cela représente une mise d’environ 1 milliard d’euros par an. Cet effort d’APD serait consenti en échange d’une mise aux arrêts par le Rwanda des principaux responsables des massacres commis sur des civils dans les Kivus dans le courant des années 2000, et assorti d’une stratégie de reconversion des entrepreneurs de guerre rwando-kivuans de moindre importance dans des domaines profitables sur le plan économique et environnemental.

Au sein de l’Union européenne, la France pourrait être l’initiatrice de ce plan de développement écologique pour le Rwanda et les Kivus, en être en tout cas un des bailleurs et fournisseurs d’aide technique majeurs, s’impliquant à nouveau dans un pays qui lui a tourné le dos sur le plan politique et linguistique depuis près de vingt ans. Pour que cette démarche ait une chance d’aboutir, mais également pour des raisons éthiques évidentes, la France doit en même temps faire toute la lumière sur son action durant le génocide des Tutsis en 1994 : notamment en rendant accessibles toutes les archives de l’époque, en levant le secret défense sur les pièces refusées aux juges d’instruction dans les affaires judiciaires en cours, et en instaurant – par exemple sur proposition des députés écologistes – une véritable commission d’enquête parlementaire[17]. La date symbolique du 7 avril 2014, vingtième anniversaire du déclenchement du génocide qui sera commémoré dans un an exactement, pourrait être le moment idéal pour acter ce travail de vérité. Car sans vérité après un passé si traumatique, aucun travail de fond ne peut être enclenché, aucun partenariat plus respectueux de l’humain et des écosystèmes ne peut être réinventé.

Rwanda : champs au bord du lac Kivu
Rwanda : champs au bord du lac Kivu
* Karim Al Rifaï est inspecteur des finances publiques, ancien membre de la mission ministérielle d’évaluation des politiques publiques – Ministère des Affaires étrangères et européennes
Contact :  06 61 18 03 70  /  la_domerguie[a]hotmail.com


[1] Pour plus de découvertes et d’horizons lointains, consulter www.nyungwe.org/ ou http://rwanda.canalblog.com/albums/la_foret_de_nyungwe/index.html

[2] Lire le très documenté ouvrage d’Olivier Pétré-Grenouilleau Les Traites négrières (Folio histoire – 2009)

[3] Lire l’ouvrage d’Isidore Ndaywel è Nziem, Histoire générale du Congo (Duculot, Louvain, 1998)

[4] www.eac.int (site officiel)

[6] Mais au détriment de l’agriculture, secteur économique dont 80 % de la population dépend.

[7] www.minecofin.gov.rw/webfm_send/1699 (site officiel du gouvernement rwandais)

[9] Les contingents de la force internationale sont essentiellement installés dans la région des Grands Lacs et notamment dans les Kivus.

[10] Voir l’ouvrage collectif « Prendre position sur la réforme du secteur de la sécurité » www.pole-institute.org/documents/drc-ssr-report-french-20120416.pdf

[11] Ce « manque de volonté » serait la contrepartie de rétrocommissions versées lors de l’exportation, via le Rwanda, des minerais congolais (dont le coltan) extraits dans les Kivus contrôlés par les milices proches de Kigali.

[12] Dont la maison est devenue un musée d’histoire naturelle.

[13] cf. Sommet de la Terre en 1997 : www.earthsummit2012.org.