Notre-Dame-des-Landes : « Un économisme délirant »

Par Yvon Quiniou, philosophe.

Le texte des élus régionaux défendant la création de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes publié dans Le Monde daté 15 février est d’une grande faiblesse intellectuelle et, surtout, idéologique.

Intellectuellement (ou techniquement) il ne signale pas que l’aéroport de Nantes n’est pas saturé et que le risque lié aujourd’hui au survol de la ville de Nantes a toujours existé, sans susciter jusqu’alors de scandale particulier, et qu’il vaut pour bien d’autres aéroports en France. On ne voit pas non plus le rôle que peut jouer l’installation d’un métro à Rennes dans cette défense… sauf à ajouter, d’une manière tout aussi incongrue, qu’on a amélioré le transport maritime pour accéder à telle ou telle île de la région ! Enfin, il occulte l’augmentation du trafic routier que cela provoquera inévitablement pour y accéder, quelles que soient les dessertes ferroviaires prévues.

Mais c’est surtout sur le plan idéologique qu’il est défaillant. D’abord, il ne dit mot de la rupture du contrat avec Europe Ecologie-Les Verts  aux élections régionales, qui exigeait que la région ne s’associe pas aux investissements lourds que ce projet va entraîner, alors que bien d’autres priorités sociales devraient être prises en compte, ce qui pose le problème, en termes de moralité politique, de la fidélité à la parole donnée. Et avant tout, il est révélateur de cette incapacité d’une partie de la gauche, dite « socialiste », de saisir l’importance majeure de la cause écologique et de la prendre en compte réellement, hors de calculs électoralistes. Car c’est bien au nom de la croissance, du désenclavement et de l’ouverture économique sur le monde (avec profits pour les entreprises capitalistes à l’appui) que ce projet est conçu, dans la ligne des décisions antérieures de la droite régionale et gouvernementale.

CROISSANCE « SÉLECTIVE »

Or c’est là une folie, celle d’entreprendre pour entreprendre, sans se soucier des effets négatifs sur l’environnement, et donc à terme sur l’homme, de ce que l’on entreprend, effets négatifs dont on sait que le transport aérien est une source importante par la dépense énergétique considérable qu’il suppose. D’ailleurs, l’idée de croissance est au cÅ“ur de ce texte, alors que l’on commence à comprendre, grâce à différents théoriciens de la décroissance (comme Paul Ariès ou Serge Latouche, précédés par Félix Guattari), qu’il faut en remettre en cause le principe, pour des raisons qui tiennent au souci prioritaire de l’humain et de la qualité de son existence physique, mais aussi psychique et sociale, qu’une politique digne de ce nom, à ambition morale, doit intégrer. Du coup, ce n’est pas de « développement durable » qu’il faut parler mais de croissance « sélective », exigeant qu’on arrête certaines formes de production si elles apparaissent nuisibles, voire qu’on relocalise certaines formes d’économie, en jetant un regard critique sur cette mondialisation débridée à laquelle nous assistons aujourd’hui et qui n’a d’autre but que de servir les intérêts du capitalisme international, en saccageant au passage la planète.

Ce n’est pas là refuser le progrès, comme le suggèrent Jacques Auxiette et ses amis, mais en réinterroger le sens en refusant de l’identifier sommairement au développement aveugle et purement quantitatif de la production économique, censée être la solution de tous nos problèmes, y compris celui de l’emploi, alors que ce dernier dépend avant tout du partage du travail, de sa maîtrise démocratique et de la répartition des richesses. Car l’idée de progrès en politique implique un jugement de valeur : ce n’est pas un fait que l’on constate comme l’accroissement des sciences et des techniques. Il faut donc indiquer au nom de quelles normes de vie, individuelle et sociale, on veut tel ou tel progrès. Je crains fort que cette réflexion, qui touche à la philosophie politique et morale, fasse défaut aux hommes politiques de droite et de la gauche sociale-libérale et que ceux-ci, comme le regrettait récemment Edgar Morin, ne se cultivent guère sur le plan théorique, alors que la politique a toujours plus besoin de savoir, intellectuellement et moralement, où elle va.

Sur cette base et au-delà d’une éventuelle soumission (inconsciente ?) à la marche capitaliste de l’économie, j’y vois une fuite en avant dans un économisme délirant, à savoir dans une valorisation excessive de la production matérielle et de la consommation qui lui est liée, oubliant que l’économie n’est qu’un moyen et pas une fin, que la vraie vie de l’homme est au-delà, ce que Marx nous avait déjà dit il y a plus d’un siècle et que la gauche de la gauche a enfin compris !


Yvon Quiniou a publié récemment L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ? (L’Harmattan, 2010).